Alors on repart dans le froid, Laëtitia tentant de se protéger du vent en arbhorant le look Kamikaze, Pili marchant le plus vite possible, Manon parlant pour oublier le temps qui passe et moi trainant ma pauvre carcasse derrière elles.

Mais on a beau marcher le plus vite possible pour tenter d'esquiver la nuit, 4 heures de marches à l'aller signifie 4 heures de marche au retour. Quoi qu'il arrive. Et malgré tous nos efforts conjugués, on ne peut pas empêcher la nuit de tomber.
A 21h30, il fait déjà noir comme dans un four, et après une courte pause dans la forêt (la seule et unique de ce trajet de retour), on essaye tant bien que mal de se partager les 2 lampes torches qu'on a emmenées...

A ce point-là, on est déjà plus que des épaves. Ma cheville m'a complètement lâchée, et la douleur est tellement atroce que je n'arrive même plus à penser normalement. Et si un puma nous attaquait ? Et les pingouins, quand ils se cassent une patte, ils font comment ? Je suis seulement capable de suivre tant bien que mal la lumière qui vacille à chaque boitement de Manon, tout en l'écoutant déblatérer sur les pates qu'on mangera et la douche chaude qu'on prendra en arrivant.
A ce point-là, je suis tentée de tout abandonner. Je serais capable de me rouler en boule sous un arbre et d'attendre que quelqu'un vienne nous chercher. Je crois que les autres pensent pareil, mais on sait qu'on ne peut pas ; personne ne viendra, et on doit se sortir de là seules.
Laëticia et Pilar sont devant avec leur lampe, et c'est quand on entend leur cri de victoire qu'on sait qu'on est enfin arrivées. Il est 22h30, et Marcello, l'employé de camping avec qui on a parlé plus tôt dans la journée, s'inquiète pour nous et était en route pour venir nous chercher avec sa propre lampe torche.
"Je commençais à m'inquiéter les filles, la nuit est tombée depuis bientôt 1h30..."
Il a l'air sincèrement soulagé de nous voir revenir entières, et il nous propose de venir nous réchauffer dans le refuge où il nous offre un verre de pisco pour nous réconforter.
Nous nous enfonçons avec délice dans les fauteuils ultra-confortables du refuge, tout en lui racontant nos aventures de la journée.

Dehors, il fait dans les alentours de 0°C. La douche n'est finalement même pas envisageable, puisque les douches sont en plein air et que l'eau chaude est coupée à 10h... Et il est 10h30. De toute façon, nous n'avons plus la force de rien. La cuisine du camping ferme elle aussi à 10h, mais Marcello demande au responsable de la rouvrir pour nous, lui expliquant nos mésaventures de la journée.
Après un bon repas (les pates prenant trop de temps, nous nous contentons d'une soupe...), nous partons nous coucher.
Il fait un froid glacial, et malgré les recommandations de Marcello quant à l'endroit où planter la toile, le vent souffle terriblement fort. C'est comme si on vous proposait de faire du camping en pleine montagne, en plein hiver. Ou au Pôle Nord. Camper à Gavarnie ? J'aurais jamais cru ça possible avant la Patagonie.
On a nos duvets + les duvets "spécial grand froid" loués au refuge, mais c'est loin d'être suffisant. A cause du froid, mais aussi de la fatigue (on peut à peine bouger), on se glisse dans les duvets toute habillées: pantalon, pantalon de pluie, chaussettes puantes (il fait trop froid pour seulement considérer de les enlever) bonnet, gants, imperméable, pull, et toutes les épaisseurs qu'il y a dessous. Et même comme ça, on a presque encore un peu froid...
Mais on finit par s'endormir, dans la tente Picassotée, malgré le vent et la pluie.
Jusqu'au moment où Manon me réveille en pleine nuit, une légère teinte de panique dans la voix.
"Cloé... Cloé réveilles-toi!"
"... Mmm quoi..."
"La toile de tente elle s'est envolée !"
"Mais non, elle est là, on est toujours dessous..."
"Mais non, la toile du dessus !"
Je touche à travers la moustiquaire, et la toile est effectivement toujours là.
"T'inquiète pas, elle est bien attachée. Elle peut pas s'envoler."
"Ok."
Et Manon se rendort, sans un mot de plus. Il m'aura fallu 45 minutes, à cause du vent et de la pluie.
(Non non, je t'en veux pas...)

Le lendemain, nous sommes censées repartir avec Pili et Laëtitia pour un trekking de 7 heures dans la Vallée del Frances. Un rapide coup d'oeil à Manon qui peut à peine plier son genoux et à ma cheville enflée et bleue pose le verdict final : on arrête.
En temps normal, on aurait été parfaitement capables de continuer. Mais un mois de Road Trip, des centaines d'heures de bus et de marche ainsi que l'ascension du volcan ont eu raison de nos forces et de notre bonne volonté.
Il existe un moment où l'esprit veut mais le corps se rebelle. Nous sommes arrivées à ce moment-là, et même si c'est difficile à accepter, on ne peut pas aller au-delà de nos limites.
Les filles sont un peu déçues de nous voir plier bagage et ranger la tente Picassotée, mais elles comprennent.

La vue depuis l'ouverture de la tente Picassotée.
Après les derniers au-revoirs (de toute façon on se retrouve dans moins d'une semaine) et les derniers encouragements (ces Warriors finiront tout le circuit W!), nous partons et refaisons le chemin en sens inverse : le bâteau sur le lac turquoise, le bus jusqu'à Puerto Natales, la nuit à l'Hospedaje de Gloria (qui nous accueille à bras ouverts, heureuse de nous voir revenir épuisées mais entières), le bus jusqu'à Punta Arenas où nous passons à nouveau la nuit à l'Hostal, puis le retour jusqu'à Santiago (en avion cette fois, pas en bus).